Son épouse

© Béatrice Coron, New York, 7 juillet 2004

25 mars 1939 – 29 décembre 2017

VIDEO HOMMAGE – ici – 1 an déjà !

 

 

 

BIOGRAPHIE

Myriam Warner-Vieyra est née le 25 mars 1939 à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) de parents antillais. Sa première expérience professionnelle est dans l’administration des P.T.T. à Paris. Arrivée au Sénégal en 1961, elle épouse Paulin Soumanou Vieyra (premier Africain au sud du Sahara à faire des études de cinéma; Diplômé de l’IDHEC à Paris en 1954). Les études supérieures de Myriam Warner-Vieyra comprennent une formation à l’École des Bibliothécaires Archivistes et Documentalistes de

l’Université Cheikh Anta Diop, à Dakar.

 

RENCONTRE AVEC PAULIN SOUMANOU VIEYRA

« En août 1960, j’ai rencontré tout à fait par hasard Paulin Vieyra qui était venu en mission pour la fédération du Mali, il se trouvait bloqué à Paris, ne sachant pas s’il devait retourner au Sénégal, regagner le Mali ou rentrer dans son pays d’origine le Dahomey, l’actuel Bénin.

En avril 1961, nous nous sommes mariés et je suis venue vivre au Sénégal.Mon époux avait lui-même quitté son Dahomey natal depuis l’âge de dix ans. » [Extrait des propos recueillis par james gaasch (humboldt state university) a dakar, le 26 mars 2000]

 

UNE HISTOIRE D’AMOUR…AVEC LE SENEGAL

« Donc j’ai découvert le Sénégal avec beaucoup de bonheur, sans la contrainte d’un milieu familial, sans interdit; j’étais sans tabou ni préjugé. Nous fréquentions un cercle d’amis qui était l’élite africaine des indépendances, une Afrique sans frontières. Dakar était encore la métropole pour les pays de l’Afrique de l’Ouest.

Les Sénégalais étaient tous souriants, heureux, la joie de vivre se lisait sur les visages dans les rues. Les contacts étaient faciles, l’accueil chaleureux.

Il y avait un club Antilles-Guyane, et un grand nombre d’Antillais au Sénégal, la vie culturelle était florissante. Le Festival des Arts Nègres en 1966 reste un événement inoubliable. Je n’avais durant ces premières années aucune nostalgie des Antilles ou de la France. »

« Après trente ans d’activités professionnelles au Sénégal dont vingt-sept comme documentaliste de l’Institut de Pédiatrie Sociale à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Mes activités sont maintenant surtout culturelles et sociales. » [Extrait des propos recueillis par james gaasch (humboldt state university) a dakar, le 26 mars 2000]

 

ACTIVITES CULTURELLES ET SOCIALES

« Je suis la représentante au Sénégal de l’Africa America Institute, qui intervient dans le domaine de l’éducation. Je suis membre de l’Association des Écrivains du Sénégal. Membre des Amies du Musée de la Femme «Henriette Bathily» de Gorée. Je participe aux séminaires, colloques et ateliers littéraires au Sénégal et ailleurs.

Cependant, c’est dans les activités sociales que je m’investis le plus depuis trente ans. Membre fondateur d’un club service à Dakar «Zonta International» né à Buffalo, USA en 1919 et dont le siège est à Chicago.

Je suis actuellement présidente de ce club pour la troisième fois. J’ai été aux années 80 Présidente, en 1990-1992 gouverneur et présidente d’un comité sur le plan international de 1992-1994. J’ai accepté à la demande de la majorité des membres de reprendre la présidence du club de Dakar pour apporter mon expérience à la rénovation du club. Nous participons au finacement de plusieurs projets sur le plan international et national en direction des personnes défavorisées et plus particulièrement les femmes et les enfants. » [Extrait des propos recueillis par james gaasch (humboldt state university) a dakar, le 26 mars 2000]

 

LE BESOIN D’ECRIRE !

« Pour moi, c’est [l’acte d’écrire] un besoin de communion, d’épanchement, c’est mon cri, ma thérapie du mal être, ma vision, mon témoignage plutôt qu’un besoin de communication ou de transmission d’un message. Je ne m’adresse pas à un public défini, néanmoins, je suis toujours heureuse lorsqu’un lecteur ou une lectrice se retrouve dans un de mes personnages. J’écris lorsque j’éprouve profondément le besoin. D’où une écriture lente et peu abondante. » [Extrait des propos recueillis par james gaasch (humboldt state university) a dakar, le 26 mars 2000]

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Le Quinboiseur

  • Le Quimboiseur l’avait dit. Paris: Présence Africaine, 1980. (138p.). ISBN 2 7087 0375 7. Roman

C’est une histoire qui aurait pu commencer par: « Il était une fois, une petite fille qui habitait un tout petit village sur une île grande comme deux noix de coco

« Elle avait pour maman la plus belle du village, et un père pêcheur qui l’emmenait quelquefois en mer… »Elle avait pour ami le plus malin petit garçon de l’île, celui qui savait toujours tout. Ils couraient ensemble pieds et tête nus dans la nature sans frontière.

« Ils nageaient dans la rivière, se gavaient de fruits et de lumière… »Et puis l’histoire se serait terminée par : »Elle grandit, devint aussi jolie que sa maman, épousa le malin petit garçon. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. »En réalité, rien ne se passa de cette manière.Violée par son beau-père et livrée en pâture à un vieil associé de ce dernier, Suzette finit par exploser et par s’en prendre violemment à sa mère qui la fait interner dans une maison de repos pour se débarrasser d’elle.

 

Ce roman récit est celui d’une antillaise de 16 ans, séduite par son beau-père avec l’accord de sa propre mère, et vendue ensuite « telle une esclave à un vieux blanc ». L’évocation de ce drame a pour cadre l’Hôpital de la Charité à Paris. Cette adolescente, en traitement après le traumatisme psychologique qu’elle a subi, lutte désespérément pour sortir du gouffre. Telle est l’anecdote.

Le titre, quant à lui, trouve sa justification dans les prédictions funeste du sorcier – il avait vu que les dieux d’Afrique n’étaient pas favorables à ce départ pour la France. Mais c’est par sa structure et surtout parce qu’il nous révèle de la réalité antillaise que le roman retient l’attention.
La structure du livre se caractérise par un mouvement pendulaire de la réalité au rêve et du rêve à la réalité. Pour fuir l’insupportable présent que constitue le service du Professeur Cousin à l’Hôpital de la Charité à Paris, Zétou (elle n’a que 16 ans) se réfugie dans un rêve éveillé, l’évocation de son enfance à la Guadeloupe. Une circonstance concrète est toujours au départ de ce passage d’un monde à l’autre et sert de relais psychologique au déroulement du récit : tantôt ce sont les boucles blondes de sa voisine de lit qui, par association d’images, amènent les copeaux de bois du rabot de Monsieur Sosthène et Cocotier, le village de son enfance (12) ; tantôt la lumière trop vive lui fait fermer les yeux et diriger sa pensée vers son village qu’elle « n’aurait jamais dû quitter » (14-15) ; tantôt l’arrivée de l’infirmière la ramène à la réalité (26-27) ; tantôt son départ lui rouvre le chemin de l’île. L’originalité de cette structure est à souligner d’un double point de vue : elle est cliniquement juste, s’agissant d’une adolescente atteinte de schizophrénie elle est particulièrement adaptée à ce drame de la solitude, dont elle souligne l’aspect poignant en cassant le récit linéaire par trop classique.

 

 

jultane

  • Juletane. Paris: Présence Africaine, 1982. (146 p.). ISBN 2 7087 0405 2. Roman.

Un déménagement vaut un incendie, dit-on. Ce n’est pas tout à fait exact. Après l’un, on élague, avec la possibilité de faire un choix et de découvrir des objets longtemps oubliés, qui peuvent se révéler d’un intérêt beaucoup plus considérable qu’on ne l’avait imaginé des années plus tôt. Après l’autre, ce qui reste dans la cendre n’est presque jamais utilisable.

Une jeune Antillaise vivant à Paris depuis très longtemps, épouse un ami africain et le suit dans son pays. Elle apprend alors que son mari est déjà marié. Le monde s’écroule autour d’elle et la jeune femme sombre peu à peu dans la dépression et la démence. 

 

C’est une œuvre inquiétante qui dramatise les problèmes de la condition féminine en présentant la femme comme victime du mariage. Juletane crie la détresse écœurante des exilées affectives et culturelles, la rudesse désagréable de la solitude féminine, et démolit dans un tourbillon de violence insensée la famille polygame d’un intellectuel africain – remettant ainsi en question les coutumes qui semblent avoir accordé à l’homme le droit d’organiser le monde pour qu’il soit l’oppresseur et le maître incontesté de la femme.

L’œuvre est baignée dans le pessimisme absolu et dans la tragédie.

La page de dédicace de Juletane en dit long sur la pensée pessimiste de la romancière dans son œuvre. Ici on lit avec une certaine inquiétude cette citation en exergue tirée de Barrone Gart : « Rien n’est plus éloigné d’un rêve qu’un mari ». Cette pensée malheureuse détermine le ton et l’orientation idéologique de l’œuvre : le mariage n’est qu’une illusion du bonheur, l’homme et la société sont mauvais à l’égard de la femme. Notre romancière nous promène dans le monde irritant des sensibilités maladives d’une jeune antillaise, Juletane, qui se torture dans la solitude amère d’une épouse trompée, incapable de réaliser le bonheur qu’elle avait espéré en épousant un intellectuel sénégalais, Mamadou. Elle raconte ses mésaventures et celles des autres femmes avec une grande colère qui laisse suggérer qu’elle est chargée de la mission dangereuse de prouver, en partant des expériences de sa propre vie, que le véritable mari n’existe pas, que le mariage cultive l’égoïsme de l’homme et creuse pour la femme mariée « un puits de misère » et de déception.

 

femme echouée

 

  • Femmes échouées. Paris: Présence Africaine, 1988. (150 p.). ISBN 2-7087-0503-2. Neuf nouvelles.

A DOUDOUTE

A ma grand-mère

Il y avait bien plus d’un mois je crois

Au fin fond du bourg sous la carrière

Que ma toute dernière robe à pois

Ne cachait plus rien de mon derrière

Ah! Dieu merci j’étais à un âge

Où l’on peut montrer son affaire

Sans pour autant choquer son entourage.

J’avais sept ans Et pour parents

Rien que le vent De l’océan

  1.  Premier Prix. Mambo est bonne à tout faire chez les sœurs Rogers mais elle rêve d’une autre destinée.
  2.  Le Fiancé de Rosetta. Quelques surprises attendent Rosetta lors de son mariage.
  3.  L’heure unique. Après dix-huit ans de séparation, Dany retrouve Yanne, l’amour de ses vingt ans.
  4. Le Mur ou les charmes d’une vie conjugale. Il ne dit pas trois mots de la semaine et elle en souffre. Le Mur ou les charmes d’une vie conjugale » est le récit des problèmes dans un long mariage.  L’histoire dépeint la narratrice et son mari, ainsi que leur interaction pendant vingt-quatre heures.  La femme veut désespérément avoir une conversation significative avec son mari. Écrite de la perspective d’une femme isolée dans sa propre vie, l’histoire traite des thèmes tels que le féminisme, la solitude, l’ignorance, l’abandon et la révolte.
  5. Passeport pour le Paradis. Abandonnée du curé, Eloïse trouve une alternative pour que son défunt mari trouve la route du paradis.
  6. L’Ombre venant du pont. Une femme perd ses illusions et son mari dans la même foulée.
  7. Les Naufragés. Une clinique peu ordinaire.
  8. Suicide. Une tentative de suicide
  9. Sidonie. Sidonie n’admet pas les infidélités de son mari et elle recourt aux grands moyens.

Les neuf nouvelles qui composent ce recueil ont pour scène le milieu antillais ou créole que l’auteur s’emploie à décrire ici à travers les vicissitudes de la vie de couple. Les récits expriment le désenchantement, l’échec inéluctable attaché à l’amour. Les personnages de Myriam Warner-Vieyra sont des naufragés de la vie. Et si certains se dégagent adroitement d’une existence devenue pourrissoir, c’est qu’ils ont cru en l’amour fantasmé, restitué par la mémoire, le seul qui ne soit pas voué au naufrage. Rédigées d’une plume neutre et sans relief sur le mode du constat, ces nouvelles empruntent par endroits à la topique familière du conte par leur style parlé. La truculence, l’ironie, la facétie viennent ainsi opportunément illuminer un texte dont la tonalité demeure grave.

  • Les nouvelles de Myriam Warner-Vieyra ont été publiées dans de nombreuses revues. Par exemple, «La nièce de ma voisine-cousine», dans La Nouvelle sénégalaise, texte et contexte, par James Gaasch. Saint-Louis (Sénégal) : Xamal, 2000.

 

POESIE :

  • Poèmes divers publiés dans la revue Présence Africaine, dont « Dans le temple de la négritude : hommage à L.S. Senghor » (à l’occasion de son 70e anniversaire). Présence Africaine 99-100 (1976).

 

COMMUNICATION SELECTIONNEES

  • Conférence des écrivaines des Caraïbes. Wellesley College, Massachusetts, USA, 1995.
  • La Fête du Livre. Fort de France, Martinique, 1998.
  • Cinéma Femmes et Pauvreté. FESPACO. Ouagadougou, Burkina Faso, mars 1999.
  • Exil : Fiction et Réalité. Goethe Institut. Dakar, Sénégal, octobre 1999.

 

SUR MYRIAM WARNER VIEYRA

  • Bruner, Charlotte H. « First Novels of Girlhood ». College Language Association Journal 31.3 (1998) : 324-338.
  • Cazenave, Odile. « Inscription de la folie et de l’irrationnel dans les textes de femmes ». Revue Francophone de Louisiane 7.2 (Autumn 1992) : 107-29.
  • Ezeigbo, Theodora Akachi. « Women’s Empowerment and National Integration : Ba’s So Long a Letter and Warner-Vieyra’s Juletane. » Current Trends in Literature and Language Studies in West Africa. Ed. Ernest N. Emenyonu and Charles E. Nnolim. Ibadan : Kraft Books Limited, 1994 : 7-19.
  • Midihouan, Thecla. « Des Antilles à l’Afrique : Myriam Warner-Vieyra. » Notre Librairie 74 (1984) : 39-53.
  • Mortimer, Mildred. « An Interview with Myriam Warner-Vieyra. » Callaloo 16.1 (1993) : 108-15.
  • Mortimer, Mildred. « The Female Quester in Myriam Warner-Vieyra’s Le Quimboiseur l’avait dit and Juletane. » College Literature 22 (February 1995) : 37-50.
  • Ngate, Jonathan. « Reading Warner-Vieyra’s Juletane« . Callaloo 9.4 (1986) : 553-564.
  • Okpanachi, Sunday. « Le Couple afro-antillais : le jeu de l’apparence et l’évidence ». Peuples Noirs, Peuples Africains 47 (1985) : 24-37.
  • Pfaff, Françoise. « Conversations with Myriam Warner-Vieyra. » College Language Association Journal 39 (September 1995) : 26-48.
  • Rogers, Juliette M. « Reading, Writing, and Recovering : Creating a Women’s Creole Identity in Myriam Warner-Vieyra’s Juletane. » The French Review 69.4 (March 1996) : 595-604.
  • Sol, Antoinette Marie. « Histoire(s) et traumatisme(s) : l’infanticide dans le roman féminin antillais. » French Review 81.5 (April 2008) : 967-84.

 

TRADUCTIONS

Auf Deutsch

  • Juletane. Trad. Irmgard Rathke. Unterägeri : Edition Sven Bergh, 1984; Frankfurt/Berlin : Ullstein, 1987.

In English

  • As the Sorcerer Said. Trad. Dorothy S. Blair. Harlow, Essex, UK : Longman, 1982.
  • Juletane. Trad. Betty Wilson. Oxford / Portsmouth, N.H.: Heinemann, 1987. Short stories published separately, e.g., « Passport to Paradise » in : Green Cane and Juicy Flotsam, Short tories by Caribbean Women. Ed. Carmen C. Esteves and Lizabeth Paravisini-Gebert. New Brunswick: Rutgers, 1991: 243-246.
  • « That Special Hour. » Trans. Curtis Small. Métamorphoses, a journal of literary translation 11.1 (Spring 2003) : 215ff.

Suédois

  • Juletane a également été traduit en suédois.

 

TEXTE INEDIT

L’espace d’un rêve 

(lecture par l’auteure disponible en audio : 3.46 minutes)

Une odeur de café m’a réveillée ce matin (et j’ai pensé à toi) puis il m’a semblé même entendre le grésillement du transistor et ta toux matinale.

Il pleut. Je pense à toi, je ne bois jamais de café, cependant, j’aimais l’arôme du tien. C’était un parfum de vie, d’habitude, qui me prenait par la main chaque matin et m’accompagnait tout le long du jour.

Je n’aime pas le café, mais son odeur de vie qui n’est plus, me plonge dans le souvenir des jours passés.

La dernière fois que je t’ai vu sur ton lit d’hôpital, tu ne pouvais pas parler ; sur la petite ardoise qui te servait pour communiquer tes désirs tu avais marqué, « café jus d’orange ». Etait-ce là ce que tu voulais, ou bien te souvenais-tu de nos derniers matins, comme je m’en souviens aujourd’hui ? Mais tu n’es plus là, et, je ne saurai jamais…

Tu es parti. Un voyage comme un autre, tous les autres que tu faisais ? Pas vraiment, des autres tu revenais, te plaignant d’être toujours chargé des commissions. Chacun donnait sa liste. Comme par hasard nous avions tous besoin de quelque chose d’essentiel que l’on ne trouvait pas ici, ou qui était si cher, ou encore de moins bonne qualité.

Que fut notre vie ? L’espace d’un rêve, une vie rêvée dans le tourbillon du quotidien, le regard tourné vers demain quand tout irait bien, que les enfants auraient grandi. Enfin nous pourrions nous occuper de nous, avoir alors le temps de se redécouvrir, de créer ensemble, de bâtir des mondes imaginaires, d’imprimer des kilogrammes de papiers, d’impressionner des kilomètres de pellicule.

Oui ces moments d’intimité retrouvée n’étaient vieux que de dix mois quand, le temps d’un soupir ton âme s’était envolée laissant tant d’inachevé. En ouvrant les yeux à l’aube de ces matins sans toi, je compris que si j’étais seule, qu’en plus de mon lourd fardeau, je devais aussi porter tous les tiens. Assumer ton passé, vivre deux présents et changer tous les plans  de la maison du futur. Comme dans le jeu de l’oie, je me retrouve à la case départ, chancelante : quel chemin prendre ? Je plonge au fond de ma mémoire pour te poser la question, qu’aurais-tu fait devant une telle situation ?

Où es-tu, que fais-tu derrière le miroir de vie où l’on voit, paraît-il, sans être vu, où le temps prend son temps, où les hommes ne sont plus méchants, où le miel, l’or et l’encens coulent, fusionnent à foison.

Je t’imagine aussi dans ce train légendaire qui ne va nulle part, qui n’a ni commencement ni fin, dans le compartiment des mal aimés, incompris, des lumières négligées, des amitiés trahies, des maris frustrés par la trop grande vitalité d’épouses insoumises.

Aucun paradis promis, aucun jardin d’éden ne me console, ne peut expliquer ce grand vide, cette inertie, ce corps sans vie, ce souffle qui s’envole, brise légère, harmattan, alizé, flattant la peau, hérissant les poils de ce corps matière qui retourne à la poussière pour redonner vie à d’autres formes.

Cela n’arrive jamais qu’aux autres, pense-t-on. Je ne savais pas qu’un jour ce serait toi, surtout, je ne pensais pas que cela faisait si mal, cet arrachement. Que les larmes pouvaient jaillir à tout instant sans que je puisse en contenir le flot. Qu’un mot, une image, une idée fugace, un objet banal, une silhouette, me ramèneraient à toi. Qu’après des nuits oniriques, la lumière crayeuse de l’aube me rappellerait chaque matin ta présente absence et toujours cette question obsédante : pourquoi si tôt ?

 

5 novembre 1995

« L’espace d’un rêve » est un texte inédit de Myriam Warner-Vieyra, offert aux lecteurs d’« île en île » par l’auteure. texte © 2004 Myriam Warner-Vieyra ; © 2004 Myriam Warner-Vieyra et « île en île » pour l’enregistrement audio
enregistré à la Librairie Présence Africaine à Paris, le 26 mars 2004